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« On y croyait, on s’est battus, on avait raison, on a gagné »

Questions autour de la relance du haut-fourneau n°6

samedi 13 octobre 2007, par Eric Jadot, Julien Dohet, Laurent Petit, Michel Recloux, Olivier Starquit

Ce sera donc, à ce que l’on sait, pour la fin du mois de novembre. Dans quelques semaines. Après plusieurs mois de travail pour remettre « leur » outil en état, les « hommes d’acier » rallumeront le haut-fourneau n° 6, sur le site de Cockerill, à Seraing (Liège). D’une flamme, ils redonneront vie à la « cathédrale du feu » qui avait cessé de vomir ses torrents de fonte en fusion et son épaisse fumée noire le 26 avril 2005.

Le 24 janvier 2003, le groupe Arcelor condamne « la phase à chaud » liégeoise. Il est décidé que les hauts-fourneaux 6 et B (le HF B se situe à Ougrée, à quelques encablures du HF 6) seront définitivement arrêtés, respectivement en 2005 et 2009. En juin 2006, Arcelor est absorbé par le groupe sidérurgique indien dirigé par Lakshmi Mittal. C’est la naissance d’Arcelor Mittal. En mai 2007, le groupe annonce une probable relance du haut-fourneau 6 au mois de novembre.

Réjouissances

Depuis lors, on se congratule, on se félicite. Il n’y en a que pour les « vainqueurs » : les syndicats, d’abord, et au premier chef la FGTB, qui s’est toujours fermement opposée à la fermeture de l’outil et qui s’est battue pied à pied. Contre la fermeture d’abord, puis, après l’extinction contrainte des feux, contre le démantèlement et la mise en pièces du haut-fourneau. Jusqu’à obtenir, croyant toujours à la possibilité d’un redémarrage, la mise « sous cocon » du HF6. Elle avait vu juste. Mittal, de son côté, a mesuré la qualité des outils liégeois et compris tout l’intérêt qu’il pouvait retirer de leur relance.

La reprise est donc, pour les syndicats, et singulièrement pour la FGTB, une victoire importante. Une victoire qui prouve la vaillance et la pertinence du combat des travailleurs et de ses délégués, la clairvoyance des analyses socio-économiques portées par les représentants syndicaux, et qui démontre que oui, on peut résister aux puissances d’argent, à l’injustice de l’ordre néolibéral, et, en l’occurrence, aux diktats des maîtres de l’acier. « On y croyait, on s’est battus, on avait raison, on a gagné. »

Même son de cloche du côté des mandataires politiques. Eux aussi se congratulent : on a sauvé l’emploi ! Et la face. D’abord, on les vit sonnés, défaits, abasourdis par l’annonce de la fermeture. Puis résignés. Puis les premiers surpris quant Mittal fit volte-face et qu’il fut question de réouverture. Et les voilà qui à nouveau dominent la plaine, d’où Lakshmi viendra, qui les fera héros. Le « chaud » n’est pas mort, la sidérurgie vivra, et c’est à l’obstination de la puissance publique, qui a retenu les « investisseurs », qu’on le doit. Car la Région wallonne y a mis tout son poids, négociant la relance avec la direction d’Arcelor Mittal. Elle y a mis des sous, aussi, pas qu’un peu, et ce n’est pas fini. Ses représentants (au premier rang desquels ses représentants membres du parti socialiste), ont fait de la résistance. Malgré le peu d’enthousiasme, voire la réticence, de certains de leurs collègues, ils ont débattu, convaincu, obtenu. Obtenu des maîtres de l’acier qu’ils ne mettent pas les voiles. Qu’ils investissent et parient sur la com-pé-ti-ti-vi-té hors pair des outils et des travailleurs de Seraing. Pour l’emploi, pour la ville, pour la Région. « On y croyait, on s’est battus, on avait raison, on a gagné. »

Et donc, pas de doute : au jour béni de la relance, dans la chaleur incandescente de la première coulée, ce sera la fête. Guindaille, guirlandes, flonflons et discours vibrants. Envolées et embrassades. Seraing brillera de mille feux, sous la flamme rallumée du dragon, et résonnera à nouveau du vrombissement sourd et familier du HF6.

Alors : tout va bien ? On a sauvé l’emploi ? A quel prix ?

Le HF6 redémarre. C’est le jackpot. Mittal le Messie et la manne financière qui l’accompagne. Des rentrées financières importantes pour la Ville de Seraing et les communes voisines, des emplois, une activité qui reprend. Un grand « ouf » de soulagement. 200 emplois directs, aux dires des dirigeants d’Arcelor Mittal. Quelques milliers d’emplois indirects. Selon les sources, on parle de 4.000, 5.000 emplois, 10.000 peut-être. A l’échelle d’une Région accablée par un chômage de fond, c’est beaucoup. Mais parle-t-on d’emplois solides, à long terme ? Et quel est, pour la collectivité, le coût (environnemental notamment) de l’activité qui génère ces emplois ?

Les deux hauts-fourneaux de Seraing, ensemble, rejettent plus de 6 millions de tonnes de CO2 par an dans l’atmosphère. Peut-on raisonnablement considérer comme secondaire, à l’heure du dérèglement climatique, l’impact de la relance du HF 6 ?

Les défenseurs du redémarrage parlent emploi avant tout, et font valoir l’argument suivant : si les rejets de CO2, de particules et de gaz polluants ne se font pas à Liège, ils se feront en Inde, au Brésil ou en Chine. Alors qu’ici, au moins, on dispose d’une réglementation plus stricte, ainsi que de filtres et de technologies plus efficaces, permettant de réduire les rejets et leur nocivité. Admettons… mais à condition que les dites réglementations soient effectivement et drastiquement appliquées. Or, de quelles garanties, de quels moyens de contrôle, peut-on se prévaloir sur ce point ? Et ne s’agit-il pas là, quoi qu’il en soit, d’une vision passablement « à court terme » du problème ?

« On a fait plier Arcelor Mittal »

Quant à se féliciter d’avoir contraint Arcelor Mittal à rester… Le géant sidérurgique n’est pas une entreprise philanthropique. Arcelor Mittal est là pour faire de l’acier, et, surtout, de l’argent. Du chiffre. La réouverture du HF 6 lui permet de répondre à une demande d’acier en hausse, notamment à destination des pays de l’Est. Liège est à cet égard géographiquement bien placée, d’autant plus que ses hauts-fourneaux y sont très performants (parmi les plus productifs du groupe).

Il ne s’agit évidemment pas ici de mettre en doute le caractère indispensable de la lutte politique, syndicale, et de la résistance sociale, citoyenne, aux prescriptions iniques, cyniques, d’un capitalisme globalisé qui mène l’humanité droit dans le mur. Mais il faut bien le dire : la réouverture du HF 6 est davantage le fruit d’une stratégie commerciale, dont l’objectif est d’atteindre la plus grande rentabilité possible, qu’une victoire arrachée au groupe industriel par un combat politique et syndical irrésistible.

Oser changer la vie

Le HF6 redémarre. Pour combien de temps ? Dans deux, cinq, dix ans, si le « chaud » s’éteint, pour de bon cette fois, qu’est-ce qu’on fait ? Et en attendant ? Seraing, ce n’est pas Beaubourg-sur-Meuse, un sanctuaire de l’art (industriel) moderne entouré de mille tubulures à fasciner le chaland. C’est une ville meurtrie, un paysage social en déshérence, une zone sinistrée. Où sont passés les bénéfices de l’acier ? Dans le bas de la ville, le désastre social, économique, sanitaire, éducatif, culturel se lit sur les visages et les corps, à tous les coins de rue. Les façades semblent figées par la poussière et la fumée, on ne compte plus les maisons à vendre ni celles qui tiennent à peine debout. Où, quand, et comment parle-t-on des politiques novatrices, radicales, qui permettront d’endiguer le sinistre, maintenant ? Quand et comment parle-t-on assainissement, reconversion, normes sociales et environnementales, dépollution, silence et verdure ? Quand et comment parle-t-on du potentiel de la région et de ses habitants, et des emplois qui pourraient être créés, en termes de redéploiement socio-économique propre, alternatif, soutenable, ancré dans le long terme ? Et peut-on considérer le « Plan Marshall » comme une réponse suffisante ?

La question de la réouverture du HF 6 et du sauvetage du « chaud » liégeois semble aujourd’hui occulter, voire… mettre sous cocon cette réflexion sur le modèle de société que l’on veut promouvoir, en termes d’emploi, de modes de production, de services publics, d’énergies renouvelables, de recherche, de formation, etc.

En réalité, la relance du HF6, pour symbolique qu’elle soit, n’est pas le problème. Mais elle n’aura servi à rien si, dans deux, cinq ou dix ans, après une nouvelle fermeture, définitive celle-là, on en est toujours au même point : pas bien loin. C’est là toute la responsabilité de nos mandataires politiques de gauche, au PS ou chez Ecolo : oser reprendre la main, enfin, et se donner les moyens, avec les forces syndicales et citoyennes, d’inverser le cours des choses pour (vraiment et radicalement) changer la vie.

A défaut, tout brillants qu’ils soient, les lampions des réjouissances paraîtront bien pâlots au jour prochain de la relance, cernés par l’ombre démesurée des 30.000 emplois perdus en 30 ans dans le bassin liégeois et menacés d’asphyxie par d’épais nuages de fumée noire.

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