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Alternance sans alternative

mardi 12 juin 2007, par Didier Brissa, Julien Dohet, Michel Recloux, Olivier Starquit, Pierre Eyben

Les élections du 10 juin ont donc rendu leur verdict.

Les citoyens belges se sont exprimés dans les urnes et ont ainsi provoqué des changements dans la représentation parlementaire.

La première question à se poser est de savoir si le parlement représente effectivement la population ? Nous ne reviendrons pas ici sur la composition sociale des parlementaires, où les professions libérales et les universitaires sont largement sur-représentés, mais nous nous interrogeons sur la participation des citoyens au devoir démocratique du vote, dans un pays où ce devoir est une obligation. D’après les chiffres officiels [1], 688.719 personnes ne se sont pas déplacées, tandis que 360.717 émettaient un vote blanc ou nul. Si on y ajoute les quelques 324.000 électeurs s’étant prononcés pour une des très nombreuses listes n’ayant obtenu aucun député, 17% des 7.720.796 électeurs belges ne se reconnaissent pas dans la chambre nouvellement élue. Ce pourcentage devrait être pris en compte lors de vote afin que les élus n’oublient pas qu’ils ne représentent pas toute la population, en laissant, par exemple des sièges vides [2] .

Dans une démocratie ce chiffre est pour le moins interpellant. Plusieurs pistes de réflexions à ce stade permettent de se demander si nous ne vivons pas de plus en plus dans un système oligarchique :

  • Le seuil électoral de 5% qui remet en cause le principe de la proportionnelle empêche une partie des votes de la population de se concrétiser au parlement.
  • L’accès aux médias pour les listes alternatives reste un problème en Belgique, contrairement à ce que l’on constate en France, même si la RTBF a fait preuve d’une timide ouverture envers les « partis démocratiques non représentés ».
  • Cette censure médiatique est de plus renforcée par les polarisations de la campagne sur des personnes. En Wallonie ce fut Reynders – Di Rupo tandis qu’en Flandre Leterme et Verhofstadt ont monopolisé l’attention.
Ces prémisses, qu’il nous semble essentiel de relever, étant posées, il s’agit d’analyser le vote des 83 % de la population représentée. Tout d’abord, l’équilibre politique du pays a clairement basculé à droite, avec pour la Flandre un succès des thèses nationalistes qui rend l’avenir du pays bien sombre. En effet, l’échec du VLD et du SP.A ainsi que la plus faible progression de Groen par rapport à Ecolo, sont interpellant quand on sait que ce sont les trois partis ayant le moins mis en avant la question institutionnelle.
A l’inverse la percée de la Lijst De Decker ne peut être bien vue par les démocrates qui ne devraient pas trop se réjouir de la perte d’un siège par le Vlaams Belang car celui-ci continue à progresser, même faiblement, en pourcentage. En Wallonie par contre, l’échec de l’extrême droite est sans appel même si le FN assoit encore un peu plus son monopole face à ses concurrents de Force Nationale et du Front Nouveau de Belgique et, en maintenant un député et un sénateur, s’assure la manne financière de la dotation publique [3].

La question de la formation du prochain gouvernement reste donc posée et promet de ne pas déboucher sur une solution avant le mois de septembre, même si le scénario d’une coalition bleu-romaine apparaît comme assez incontournable sauf si le PS accepte de nombreuses compromissions afin de se maintenir à tous prix au pouvoir. Or l’opportunité d’une cure d’opposition afin de se refaire une santé pour préparer les élections régionales de 2009 est importante. Mais même si l’on peut être extrêmement critique sur la politique menée ces dernières années par la famille social-démocrate (et plus particulièrement celle du SP.A envers les chômeurs dont il a réussi à régionaliser par la bande une partie du coût via les exclusions qui renvoient vers les CPAS), on se doit de prendre en compte la phrase de Philippe Moureaux sur la RTBF en début de soirée électorale le dimanche 10 juin : «  une cure d’opposition ferait le plus grand bien au PS, mais serait une catastrophe pour la population » ; même si on doit regretter qu’une telle analyse n’ait pas été faite pendant la campagne.

Car le spectre d’un retour aux pires heures des années Martens-Gol se profile clairement pour les travailleurs et les précaires. Car, si un accord sur Bruxelles ou sur l’institutionnel pur peut se révéler difficile, sur les conditions socio-économiques (chasse aux chômeurs, cadeaux fiscaux au patronat…) CD&V-NVA, Open-VLD, MR et même CDH ne devraient pas avoir trop difficile à s’entendre. Ce qui pourrait aller plus vite qu’on ne le pense, si on accepte le postulat selon lequel le communautaire est un écran de fumée pour aboutir et déguiser des revendications socio-économiques radicales. Et l’on ne voit pas comment Ecolo, malgré son beau succès électoral, serait capable de poser un réel rapport de force, d’autant que certains signes émis par ce parti vont plutôt vers une adaptation du profil pour se rendre acceptable dans une tripartite.

Ainsi si une alternance au niveau du pouvoir, avec le rejet de la famille socialiste dans l’opposition, se profile, les élections ne permettent pas d’envisager une réelle alternative à la situation socio-économique actuelle et à l’offensive ultra-libérale contre les conquêtes sociales arrachées par les travailleurs. Passons en effet les alternatives en revues :

  1. Au sein du PS, et ce depuis le fameux congrès des incompatibilités de 64, aucune tendance ne semble possible qui porterait un message clair de rupture avec le système économique aujourd’hui, à un moment où même Vincent De Coorebyter invite la social-démocratie à reconnaître son évolution idéologique [4].
  2. Il en est de même à Ecolo où, si des sensibilités existent, une tendance rejetant le système capitaliste et portant notamment les thèmes de la décroissance semble totalement hypothétique.
  3. Des personnalités en rupture avec les logiques d’appareils et l’évolution idéologique de ces deux grands partis sont-elles susceptibles de les quitter pour permettre l’émergence d’une nouvelle force progressiste ? On peut en douter au vu de l’histoire et du parcours de personnes aussi différentes que Dehousse, Glinne ou encore Decroly. Mais la perspective ne peut être totalement rejetée.
  4. Le rassemblement des listes de la « gauche de gauche » est une hypothèse difficilement imaginable, du moins à court terme, au vu de la division qui a à nouveau régnée lors de ses élections. Plus grave, les résultats des différentes listes (PC, PTB et CAP) s’ils peuvent contenter leurs responsables [5] ne constituent en aucune manière un socle permettant d’entrevoir un possible résultat électoral significatif. On peut enfin se demander si une simple addition des petites listes offrirait un espace adapté pour de nouveaux militants, y compris ceux provenant de la gauche de la social-démocratie.
  5. De même, aucune des formations existantes ne semble en mesure de prendre un leadership et avoir une ouverture suffisante pour former l’ossature sur laquelle les autres composantes et les indépendants viendraient se greffer. Il n’est d’ailleurs pas certains que ce type de schéma, comme le précédent, soit souhaitable.
  6. En outre, si le rassemblement des diverses tendances anticapitalistes semble peu probable aujourd’hui en Belgique, seul un mouvement social important pourrait créer les conditions favorables à une recomposition. Mais l’échec du mouvement altermondialiste à faire passer ses idées dans le champ politique et le fait que les grandes manifestations contre le prétendu « Pacte des générations » n’ont pas amorcé cette prémisse, ajouté à un PS dans l’opposition qui rendrait la tentation d’un vote utile, font douter du fait que quelque chose de neuf puisse s’envisager avant 2012. Mais nous espérons nous tromper sur ce point.
  7. La bataille culturelle et idéologique a été largement gagnée par la droite. En cela Nicolas Sarkozy a raison de dire que l’héritage de 68 a été balayé, après celui de 1917. On peut sincèrement craindre que la phase suivante soit l’héritage de 1789. Recréer un canevas idéologique et un climat culturel, et ce à contre courant d’un message médiatique quasi intégralement contrôlé par les multinationales, semble la condition minimale pour créer le socle qui permettrait une émergence politique. Mais l’horizon est ici à long terme. Cela paraît cependant la seule piste accessible pour permettre un vrai travail de terrain qui sera indispensable à l’émergence d’une réelle alternative politique et non plus d’une simple alternance.

Notes

[1] http://elections2007.belgium.be/fr/

[2] Sur le vote blanc, lire Saramago, José, La Lucidité, Paris, Seuil, 2006.

[3] Pour l’analyse des résultats de l’Extrême droite, voir le texte de Manuel Abramowicz http://www.resistances.be/el200706.html

[4] in Le Soir du 12 juin 2007

[5] Les différents communiqués ont été rassemblés sur http://www.uneautregauche.be/323.html

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