collectif Le Ressort
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Vers une nécessaire reconquista idéologique

vendredi 29 juin 2007, par Eric Jadot, Julien Dohet, Michel Recloux, Olivier Starquit

Contribution à "La gauche peut-elle encore changer la société ?" pour la revue Politique n°50

La gauche peut-elle encore changer la société ?

C’est une question. Reformulons-la à la lumière des inégalités grandissantes dans le monde et en Belgique : La société ne doit-elle pas impérativement changer ? notamment au vu des ruptures sociales grandissantes d’une part et des dérèglements environnementaux d’autre part. Et si la société doit effectivement changer, qui mieux que la gauche pour s’y atteler ? Et dans l’affirmative, qui mieux que la gauche pour s’y atteler ?

Pour le Ressort, les concepts de gauche et de droite sont toujours pertinents, comme nous l’ont montré les élections présidentielles en France et les premières passes d’armes des législatives belges. Dans cette lecture du paysage politique issu de la Révolution française, elle-même issue des Lumières, la Gauche est et reste un projet en recréation permanente qui se doit d’intégrer les défis du monde moderne (allongement de l’espérance de vie, évolution climatique, épuisement programmé de certaines ressources…) en se basant sur un certain nombre de valeurs indiscutables d’émancipation et d’humanisme résumée dans le Triptyque révolutionnaire Liberté – Egalité – Fraternité qui ne peut fonctionner que si ses trois composantes restent à un niveau égal.

Nous partons donc du principe que la gauche peut, et doit, changer la société. Mais la question est alors quelle gauche et pour quelle société ? Il s’agit ici de définir les axes, le public et la méthode.

A l’analyse du paysage médiatique et idéologique actuel, il nous apparaît qu’il s’agit principalement et dans un premier temps de réinsuffler un message différent dans le discours ambiant. Les questions posées par la revue Politique à l’occasion de ses dix ans le montrent clairement : la gauche a, à ce stade, perdu la bataille idéologique. Le Ressort estime que les idées participent au changement de société dans le sens où elle prépare un terrain, une assise, idéologique sur lesquels les luttes sociales pourront prendre appui. Et ce sera de la dialectique entre théorie et pratique que sortiront les changements. La droite l’a bien compris avec, notamment, la Société du Mont Pèlerin. Pour rappel, patiemment, alors que leurs idées n’étaient pas à la mode, un petit groupe de « penseurs » ultra-libéraux s’étaient regroupés depuis la fin de la seconde guerre mondiale autour de l’économiste autrichien Hayek, s’évertuant à contre-courant alors, d’essaimer leurs idées au sein de groupes de réflexion d’abord très privés (les think tanks), de gagner des partisans dans les universités (Chicago et Milton Friedman), puis au sein des médias, des grands patrons et de la classe politique essentiellement de droite. Pour procéder à une reconquista idéologique, il s’agit de définir ou re-définir un projet réellement de gauche actuellement inexistant. Car force est de constater que, en l’absence d’un tel projet, la social-démocratie, à l’instar de la ligne Maginot, reste immobile face à un marché hyper-conquérant qui profite des moindres brèches pour s’infiltrer et faire passer son projet de société ultra-individualiste. Or il s’agit aujourd’hui d’être mobile et de préparer une contre-offensive qui pourrait effectivement passer par des réformes ambitieuses et radicales. Pour cette reconquête idéologique, il faut casser le discours de droite par un travail de déconstruction indispensable. Ainsi, par la pratique du libre-examen, il faut interpeller le discours économique ambiant et le dénoncer comme un dogme basé sur des pré requis purement idéologiques comme la lutte contre l’inflation (inflation qui n’est dommageable que pour un capitalisme financier) et la compétitivité [1]. On peut également s’interroger sur sa « modernité » quand on sait, exemple parmi des milliers d’autres, que de tout temps le patronat a usé des mêmes arguments pour lutter contre toutes les avancées sociales arrachées après de dures luttes par les travailleurs. Comme le disait le député Helleputte en 1907 « Si l’industrie avait été ruinée chaque fois que sa ruine a été annoncée dans cette chambre, la Belgique serait, depuis longtemps, un désert (…) ce sont toujours les mêmes arguments qui apparaissent : c’est la concurrence rendue impossible ; ce sont nos exportations compromises, c’est la liberté de l’ouvrier entravé, son salaire diminué ; c’est le minimum de salaire rendu inévitable ; comme conséquences, le minimum de bénéfices rendu indispensable pour l’industriel, sinon c’est la fermeture de toutes nos usines, la ruine de l’industrie, c’est la désolation et la mort » [2]. Mais le libre-examen, c’est également oser regarder de manière critique les conquêtes sociales et les clivages qui traversent la gauche : la grande faillite de la social-démocratie n’est-elle pas de ne pas avoir perçu que son succès a été grandement tributaire du spectre du communisme ? La sempiternelle opposition entre réforme et révolution ne pourrait-elle être tranchée en affirmant que le débat n’est pas l’acceptation ou non d’une petite avancée mais de savoir si celle-ci est une fin en soi ou une étape intermédiaire vers un mieux ? Est-il possible de changer le monde tout en adoptant intégralement le mode de vie capitaliste ? A l’inverse est-il possible de changer la société sans prendre le pouvoir [3] ? Mais ne serait-ce pas justement dans un équilibre dialectique entre ces deux pôles que se trouve la solution ? Comment rester progressiste en ayant le pouvoir qui ne peut qu’être conservateur ? Faut-il essayer de le prendre ? Si oui, comment fait-on pour ne pas y perdre son âme ? A l’instar des travaux réalisés par le Club de Rome, des groupes de réflexion ne sont-ils pas nécessaires pour analyser en profondeur les mutations du monde moderne et inspirer de manière dynamique les aspirations programmatiques d’une gauche renouvelée ? Et Si la gauche veut changer la société par des réformes à mettre en oeuvre en ayant le pouvoir, ne faudrait-il pas alors mettre en place des réseaux citoyens qui constamment titillent les détenteurs du pouvoir ?

Les axes :

Pour donner du corps au projet, il s’agit de cibler quelques points qui peuvent faire office de shibboleth, cette épreuve décisive qui permet de juger de la capacité à prendre parti contre l’adversaire :

  • la sécurité sociale (qui est un formidable outil de solidarité et redistribution des richesses mais qui n’a pu empêcher 15% de la population de basculer dans la pauvreté)
  • le logement financièrement accessible comme droit élémentaire à toute intégration sociale et émancipation individuelle.
  • la réduction du temps de travail (revendication historique abandonnée malgré les gains de productivité)
  • l’énergie (nationalisations vs propriété privée des moyens de production)
  • les services publics (fournisseurs d’emploi, à l’heure où on en manque tant, mais aussi d’accès à une qualité de vie pour les moins favorisés)
  • la fiscalité (on préfère pratiquer le vol sur les salaires via la réduction des « charges » patronales alors que la taxation du capital ou l’impôt sur la fortune sont « oubliés »)
  • la lutte contre le réchauffement climatique comme incontournable nécéssité politique, protection des plus exposés et levier contre le modèle économique basé sur une croissance sans frein
  • l’enseignement (qui continue à reproduire les inégalités et ne développe pas un esprit critique nécessaire à toute émancipation,)
  • à travers la problématique des sans-papiers, la construction d’un projet cohérent pour une politique migratoire "de gauche".
  • Enfin, l’éthique politique comme condition sine qua non à la crédibilité et à la propagation d’un idéal de gauche.

Ces quelques points pourraient fonctionner comme identifiants, comme objectifs de base, d’une politique de gauche.

Ils nous poussent également à affirmer et à revendiquer le fait que la gauche et la droite portent deux visions distinctes de la société et qu’il faut s’y tenir. Oui la droite a une vision inégalitaire de la société qui ne concerne que les « forts » et les « méritants », qu’une minorité de la population.

Mais non, la gauche ne doit pas avoir un projet pour tout le monde. Mais pour qui alors ? Et bien pour la classe sociale qu’elle représente. Et à ce niveau, au lieu de parler de couches sociales dominées, il est judicieux de revenir à la définition initiale du prolétariat en l’élargissant : à savoir la désignation des gens qui ne détiennent pas le contrôle des moyens de production conséquents. Ce qui exclut du champ de la gauche les spéculateurs et actionnaires de tout crin ainsi que le patronat néo-libéral et englobe potentiellement tant le chômeur, le précaire que le facteur, le petit indépendant, le petit entrepreneur ou le cadre moyen. La réappropriation de l’espace public et de l’imaginaire culturel s’adressent clairement à eux et passera aussi par la réappropriation lexicale. Le Ressort a décidé de lutter modestement mais fermement contre l’aliénation culturelle à laquelle nous assistons. Car restituer leur vraie signification aux mots revient à donner leur véritable sens aux actes. Enfin, si la gauche renaissante et modernisée devait se choisir un champ de bataille idéologique et culturel pour ce siècle, comment ne pourrait-il pas être celui d’un projet européen à construire et qui s’impose à nous d’une part par le caractère immanquablement intégrateur et rénovateur d’un projet dépassant les frontières nationales, et d’autre part par l’enjeu géostratégique qu’il représente dans le contexte d’un monde à la fois globalisé et dualisé. Car « « Ce dont nous manquons, écrivit alors Friedrich von Hayek (1899-1992), théoricien du libéralisme, c’est d’une utopie libérale qui ne se confine pas à ce qui semble politiquement possible aujourd’hui. » Changez un adjectif, et la phrase n’a pas pris une ride. [4] »

Notes

[1] Voir sur ces questions le livre de Xavier Dupret, Henri Houben et Eryk Rydberg, Capital contre travail. L’offensive sur les salaires, Charleroi, Couleurs Livres, 2007 et L’économie belge de 1945 à 2005. Histoire non écrite, document produit par Attac Bx 2 et la FGTB et la CSC de Bruxelles

[2] Neuville, Jean L’évolution des relations industrielles. Tome 2. La lutte ouvrière pour la maîtrise du temps. 1er volume : les 12 heures et le glissement vers les 10 heures. Coll. Histoire du mouvement ouvrier en Belgique n°6, Bruxelles, EVO, 1981. Avec le second volume consacré à La conquête des huit heures et la revendication des quarante heures. on obtient un florilège de la mauvaise foi patronal de la création de la Belgique à l’entre deux guerres

[3] Pour reprendre le titre d’un livre coordonné par Mateo Alaluf paru chez Labor en 2005 et qui faisait suite à un colloque organisé en hommage à Jacques Yerna

[4] Serge Halimi, « dernières nouvelles de l’utopie », Le Monde diplomatique, août 2006, pages 14 et 15

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