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Ce que « l’homme le plus intelligent » de Flandre ne vous dit pas

mercredi 15 juin 2011, par Didier Brissa, Laurent Petit, Maximilien Lebur, Olivier Starquit, Sylvain Poulenc

Cette fois, c’est fait. La Belgique a passé plus d’une année complète sans nouveau gouvernement depuis les élections fédérales du 13 juin 2010. Les résultats de ce scrutin sont bien connus : écart béant entre revendications communautaires du Nord et compromis acceptable pour le Sud, poids écrasant des partis de droite en Flandre et majorité aux partis se disant de gauche en Wallonie.

Après s’être focalisés sur les questions institutionnelles, les interminables palabres entre partis se saisissent à présent des enjeux dits socio-économiques. Le lien entre les deux types de dossiers est cependant intrinsèque. Et les conséquences socio-économiques des possibles – ou faut-il dire hypothétiques ? – réformes institutionnelles seront multiples. Mais « Bart » dit-il cela à ses électeurs ? Et quelles pourraient être les effets pour tous, Bruxellois, Flamands, Wallons, néerlandophones, francophones ou germanophones – et pour tous les autres habitants de ce pays, légaux ou clandestins, qui viennent d’autres horizons ?

Avant les élections, il semblait inadmissible pour les principaux partis francophones de toucher au caractère fédéral de la sécurité sociale. Depuis près d’un an, la scission des allocations familiales est pourtant sur la table. Lorsqu’elle pourra fixer elle-même le taux de ces allocations, la Flandre, dominée par des forces conservatrices, maintiendra-t-elle les allocations majorées auxquelles ont actuellement droit les familles avec enfant handicapé et celles au sein desquelles les parents sont au chômage ? Et dans les autres entités – les communautés ou les régions, selon le système qui serait retenu – les moyens budgétaires permettront-ils de conserver ces mécanismes de correction des inégalités et, dans bien des cas, de lutte contre la pauvreté ?

La réforme du « marché » de l’emploi, exigée par les partis flamands depuis plus de dix ans, doit redynamiser l’économie du pays, y compris, selon la N-VA, en Wallonie et à Bruxelles. Mais dans quel sens et à quel prix ? Si la négociation de conventions collectives de travail (CCT) régissant la fixation des salaires devient une compétence régionale (sachant que des variations existent déjà selon les bassins économiques), les salaires risquent fort de s’avérer inférieurs en Wallonie, voire à Bruxelles pour certains secteurs d’activité. Les entreprises flamandes s’engouffreront vite dans la brèche, délocalisant leur siège de quelques kilomètres (c’est moins cher que d’aller en Chine) ou exigeant de signer des CCT plus pingres encore de leur côté. Cette spirale négative a un nom : le dumping. Tiens ! N’y aurait-il donc aucun salarié susceptible d’en souffrir parmi les électeurs de la N-VA ? Chut ! Parlons plutôt de gaufres…

Lançant une véritable déclaration de guerre aux francophones, et à travers eux à tous les salariés du pays [1] , la N-VA propose la scission des allocations de chômage sur une base communautaire. A priori, l’idée peut être séduisante pour ceux qui, parmi les travailleurs flamands, sont fâchés avec l’idée de solidarité. Sauf que l’attaque à leur encontre est évidente. Privés d’allocations de chômage correctes faute de moyens budgétaires, les travailleurs sans emploi wallons et bruxellois seront contraints d’accepter de petits boulots mal payés, faisant baisser le niveau général des salaires et donnant un bon prétexte au gouvernement flamand pour baisser à son tour la protection des salariés, sans-emploi comme actifs, du Nord du pays. Tiens ! N’y aurait-il donc aucun salarié susceptible d’en souffrir parmi les électeurs de la N-VA ? Chut ! Parlons plutôt des francophones parlant mal le néerlandais…

La Commission européenne adresse des recommandations à la Belgique préconisant de freiner les salaires, de dégrader la protection sociale ou de retarder l’âge de départ à la retraite. Autant de recettes néolibérales pur jus imposées en Grèce ou au Portugal après l’avoir été dans l’ensemble des pays en développement, provoquant un retentissant échec humain, social mais aussi tout simplement économique. Le PS est forcé de qualifier ces préceptes de « lubies conservatrices » et Yves Leterme lui-même en remet l’efficacité en question. Par contre, la N-VA applaudit à ces recommandations. Tiens ! N’y aurait-il donc aucun salarié ou indépendant susceptible de souffrir d’un ralentissement économique parmi les électeurs de la N-VA ? Chut ! Parlons plutôt d’amnistie des collaborateurs…

Autant le sentiment national peut s’avérer émancipateur – qu’on songe aux luttes pour l’indépendance contre l’exploitation coloniale, à la réappropriation des ressources collectives par les gouvernements de gauche en Amérique latine ou à la lutte du peuple palestinien contre l’oppression israélienne. Autant le nationalisme peut également s’avérer un poison divisant les populations autour de questions secondaires, de fausses évidences ou de haines profondes. Les rancoeurs historiquement accumulées contre la domination de la bourgeoisie francophone, la division de l’espace public en deux électorats étanches, ou la pipolisation de la politique en Flandre conduisent les partis flamands à une surenchère contribuant au blocage actuel. Mais est-ce au bénéfice de l’ensemble des Flamands ? Et en particulier des moins bien lotis (il y en a, on aurait tort de l’oublier) de la « réussite » de la Flandre ?

Entre une attitude de Caliméro et un discours du type « j’aimerais être Superman mais les francophones marchent sur ma cape », la N-VA et son président avancent un programme néolibéral sous couvert de nationalisme présenté comme légitime et de bon sens. Leur succès reflète et nourrit la droitisation d’une part importante de la population flamande (mais aussi francophone). Lorsque les ailes flamandes des syndicats lancent des campagnes pour démasquer cette idéologie contradictoire avec les intérêts des travailleurs qu’elles défendent, elles se heurtent à l’incompréhension, voire à la colère d’une partie de leurs propres affiliés (sans même évoquer les attaques de certains titres de presse). Après un an sans réforme institutionnelle ni nouveau gouvernement, doit-on encore se demander si la N-VA veut d’un accord ? On peut en tout cas se dire qu’une réforme institutionnelle n’est pas indispensable puisque la terre ne s’est pas arrêtée de tourner. Le gouvernement en affaires courantes fait presque tout (présenter un budget et le faire voter, entrer en guerre, nommer un gouverneur de la BNB…). Qu’il faille une réforme profonde de l’État belge ? Oui. De sa sécurité sociale, pour mettre un terme aux réductions massives de cotisations patronales qui ne créent pas d’emploi, qui alimentent le dérapage actionnarial et qui créent le problème du financement des pensions. De sa fiscalité, qui permet annuellement 20 milliards de fraude fiscale, ne connaît toujours pas d’impôt sur la fortune et permet même une évasion fiscale légale sous forme d’intérêts notionnels. De ses services publics, dont le fonctionnement se dégrade et dont la population se plaint de plus en plus, lassée de la détérioration liée à la privatisation, à la libéralisation et au sous-investissement chronique. De sa politique écologique, qui maintient les centrales nucléaires pour le profit de GDF-Suez et laisse le rail et les transports en commun se déglinguer au moment où il faudrait revoir la mobilité globale des citoyens et le transport commercial.

Mais chut ! Parlons plutôt de jeux télévisés…

P.-S.

Publié dans la libre Belgique le 15 juin 2011 sous le titre "ce que het slimste mens ne vous dit pas"

Notes

[1] FGTB Flamande, La N-VA vue autrement : Ce que la N-VA nous réserve sur le plan socio-économique, 2010, pdf à télécharger

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