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Écrire sur le sport est un combat

samedi 3 juillet 2010, par Didier Brissa, Maximilien Lebur, Michel Recloux, Olivier Starquit

La Coupe du monde a commencé il y a 15 jours. 15 jours que les médias se focalisent sur les petits faits et gestes des divas du football. Pour un collectif de gauche, écrire sur le sport à cette occasion relève d’un combat.

Un combat pour concilier le plaisir qu’il peut y avoir à pratiquer un sport, à le regarder, à le supporter, avec tout ce qu’il représente de plus « laid » : la compétition, la starification, l’argent et la marchandisation de l’être humain, l’abêtissement et le détournement de la population. Mens sana in corpore sano versus Panem et circenses. La beauté du geste parfait du sportif contre les cris de singe racistes des supporters de foot. L’effort partagé contre le bide plein de bières. La solidarité des bénévoles des petits clubs contre les salaires mirobolants des actionnaires des grosses équipes.

Qu’est-ce qui pousse un certain nombre d’intellos à supporter un club de foot, à regarder un match de tennis ou à suivre une course cycliste à la télé ?

Nous ne parlerons pas de faire du sport, c’est le choix de chacun-e, c’est son plaisir. Libre aussi à chacun-e de ne pas en pratiquer et de se revendiquer du « no sport » de Churchill. Par contre, il faut aborder les aspects économiques du sport, sa complète intégration au capitalisme ou son impact sur l’environnement, écologique et social.

A cette question, nous pourrions simplement répondre que le « progressiste » est un homme ou une femme comme les autres, et qu’en tant que tel, il a un cerveau reptilien, une zone de plaisir à stimuler et des endorphines à produire. Être noyé dans une foule peut socialiser un individu : il se sent moins seul, et à égalité avec ses congénères. Cela augmente aussi son plaisir, les émotions du supporter sont renforcées par le nombre.

L’être humain est grégaire : seul, il s’étiole ; il a besoin de l’autre. Ah ! Hurler tous ensemble, jouir tous ensemble, communier tous ensemble. Le sport est une religion avec ses rites, ses papes et ses imams, ses curés et ses laïcs, ses croyants emportés par leur foi(e). Le sport est le nouvel opium du peuple. Et même si on peut apprécier de « s’exploser la tête », de se faire un peu de bien de temps en temps, il ne faut pas moins la garder froide face aux problèmes que connaît notre société.

Que penser alors des athées du sport ? De tous ceux qu’il laisse indifférent ? Les médias répondent en niant leur existence. Pour échapper à Roland-Garros, au Mondial ou au Tour de France, il faut aller vivre sur une île déserte, sans télé ni radio. Ces drôles d’oiseaux sont les parias de juin, de juillet et de tous les dimanches après-midi (et des autres jours aussi puisqu’il y a du sport à peu près chaque jour !). Imaginons qu’un jour les médias utilisent leurs journalistes sportifs (pour peu que l’on puisse parler de journalisme pour des gens qui sont surtout des présentateurs) pour qu’ils consacrent leurs intelligences à moins de conneries. Ça donnerait peut-être une nouvelle dimension aux médias. Ils seraient moins entertainment et, peut-être, plus sociaux, plus politiques, plus polémiques, plus écologiques… et apporteraient plus d’informations ! Mais les médias résisteront-ils à l’argent du sport ? Le sport qui permet si facilement de rendre le cerveau disponible aux annonceurs !

Le sport n’échappe pas au système de marché, à la spéculation financière et aux inégalités qui en découlent. Inégalité sociale entre les supporters et les sportifs (sans parler du gouffre qui les sépare des actionnaires). Inégalité de genre aussi. Qui peut citer la dernière gagnante de la Grande Boucle féminine [1] ? Qui sait s’il existe une Coupe du monde de football pour les équipes féminines ? [2] Même en tennis, si « nos » joueuses sur le retour ont été portées au pinacle médiatique, c’est plus pour leur nationalité que parce qu’elles étaient des femmes. Il est une époque où le tennis féminin, comme tous les sports féminins actuellement, n’était connu que de celles qui le pratiquaient. Et si le sport féminin disparaît dans le brouillard du machisme, c’est encore pire pour les sports pratiqués par des handicapés ! On imagine déjà le directeur de l’info d’une grande chaîne : « Un sportif en chaise roulante, c’est pas vendeur ; ça fait peur à nos téléspectateurs et fait fuir les consommateurs, coco ! » D’autres questions viennent à l’esprit : quel a été et quel aurait été l’impact écologique de notre équipe nationale de foot pour aller en Afrique du Sud ? Est-ce que le départ du Tour de France en Belgique apporte vraiment du bien-être social à la population ? Est-ce que faire cracher du CO2 par des bolides qui tournent en rond et passent en avion d’un continent à l’autre permet d’améliorer la sécurité des « bébés à bord » ? Est-ce que l’argent mis à sauver le Grand-Prix de Belgique n’aurait pas été plus utile dans les programmes de création d’emploi ?

On nous dira bien sûr que le foot – ou tout autre sport – rapproche les peuples et empêche les guerres. « Je suis toujours stupéfait d’entendre des gens déclarer que le sport favorise l’amitié entre les peuples, et que si seulement les gens ordinaires du monde entier pouvaient se rencontrer sur les terrains de football ou de cricket, ils perdraient toute envie de s’affronter sur les champs de bataille. Même si plusieurs exemples concrets (tels que les Jeux olympiques de 1936) ne démontraient pas que les rencontres sportives internationales sont l’occasion d’orgies de haine, cette conclusion pourrait être aisément déduite de quelques principes généraux. (…) On joue pour gagner et, (…) dès que le prestige est en jeu (…), l’agressivité la plus primitive prend le dessus. (…) Au niveau international, le sport est ouvertement un simulacre de guerre. » [3]

Si les dirigeants politiques, les médias ou les supporters mettaient autant d’entrain à affronter les problèmes sociaux qu’à se passionner pour une équipe de foot, alors notre démocratie aurait peut-être un avenir plus serein…

P.-S.

Article publié dans l’Echo le mercredi 30 juin 2010 et dans la Libre Belgique le samedi 2 juillet 2010 sous le titre Un "intello" peut -il supporter le foot ?

Notes

[1] Il s’agit d’Emma Pooley (2009).

[2] Oui, elle existe depuis 1991 et la prochaine se déroulera en 2011 en Allemagne.

[3] George Orwell, L’esprit sportif, La Tribune, 14 décembre 1945, disponible en français et en ligne http://www.grouchos.org/091018orwellsport.htm

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