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"les mots pour le MIR"

La guerre des mots

mardi 3 février 2009, par Didier Brissa, Julien Dohet, Karin Walravens, Laurent Petit, Marc Jacquemain, Michel Recloux, Olivier Starquit, Pierre Eyben, Yannick Bovy (Date de rédaction antérieure : 1er décembre 2008).

«  La guerre ne se fait pas seulement avec des missiles, des avions et des chars : elle se fait depuis toujours avec des mots » [1].

Guerre et terrorisme

Substituer un mot à un autre revient toujours à modifier le regard et les interprétations anciennement portés sur le phénomène observé. Ainsi, concernant la guerre en Irak, c’est une chose de soutenir la croisade pour la démocratie, c’en est une autre de voir les soldats états-uniens englués dans une guerre civile entre factions musulmanes rivales provoquée par la volonté délibérée de l’administration Bush d’anéantir l’Irak.

Joris Luyendijk, ancien correspondant au Proche-Orient, s’interroge également sur le choix des mots pour couvrir la situation de l’État d’Israël : « Devons-nous dire « Israël », l’« entité sioniste », la « Palestine occupée » ? « Intifada », « nouvel Holocauste » ou « lutte d’indépendance » ? Ce bout de terre est-il « contesté » ou « occupé » ? Et doit-il être « donné » ou « rendu » ? Un responsable politique israélien qui croit que seule la violence peut protéger son peuple est appelé un « faucon ». A-t-on jamais entendu parler d’un « faucon » palestinien ? Non, c’est un « extrémiste » ou un « terroriste » [2].

En outre, depuis le 11 septembre 2001, la qualification de terrorisme est une puissante arme politique et morale utilisée aujourd’hui par quasi tous les gouvernements de la planète, non seulement pour discréditer ceux qui leur résistent (est terroriste celui que le pouvoir désigne comme tel), mais pour justifier leurs propres barbaries (et leurs pratiques liberticides portant atteinte à des droits fondamentaux tels que la liberté d’association). La puissance évocatrice de ce mot est devenue pratiquement incontrôlable.

Renommer pour rendre la réalité plus conforme à la nouvelle vision du monde : les premiers coups d’État sont toujours sémantiques. Ainsi, plus proche de nous, la crise politique belge peut également être vue et lue comme une bataille sémantique au cours de laquelle « la Flandre ne cesse de prendre l’avance et de décrocher le premier prix d’excellence en dictant, d’entrée de jeu, voire en anticipant chaque fois que de besoin, par un mot, une phrase, un slogan, sa conception politique des choses et, dès lors, le cadre conceptuel qu’elle entend imposer et les limites dans lesquelles elle prétend circonscrire le débat » [3]. Ainsi les Flamands parlent de la « scission » de Bruxelles-Halle-Vilvorde alors que cette option n’est pas nécessairement préconisée en ces termes par l’arrêt de la Cour d’arbitrage, qui stipule seulement qu’une solution devra être trouvée. Le choix des mots influence l’orientation du débat. Celui qui impose à l’autre son vocabulaire lui impose ses valeurs, sa dialectique et l’amène sur son terrain à livrer un combat inégal.

Monde politique et médias

Ce phénomène ne se cantonne pas aux belligérants en Irak et ailleurs ou à la crise politique qui traverse la Belgique. Tous les jours, nous y sommes confrontés dans le cadre de la guerre économique. « Les partenaires sociaux devront à tout prix se pencher sur la problématique des charges sociales. » « Afin d’éviter les pièges à l’emploi, seule une réforme drastique permettra de mieux aligner le capital humain sur les besoins d’une société efficace, soucieuse d’une bonne gouvernance. » « Une grève sauvage a encore pris en otage la population ce matin. »

Tous les jours, les ondes déversent de manière lancinante de tels propos, tous coulés dans le même moule, cette logorrhée d’une pensée unique, outil de propagande silencieuse et de persuasion. Pourquoi ces termes foisonnent-ils ? À quelles fins ? Pourquoi certaines expressions sont-elles dépréciées ? Pourquoi tel mot est-il préféré à un autre ? Pourquoi les « interlocuteurs sociaux » ont-ils été transformés en « partenaires », pour lesquels il semble obligatoire de parvenir à un accord à n’importe quel prix ? Pour mieux nier la lutte des classes et la conscience de classe, termes devenus obsolètes et invisibles à l’heure de la cogestion (des reculs sociaux) ? Pourquoi une grève qui démarre de manière imprévue est-elle appelée « sauvage » alors que le qualificatif de « spontané » paraîtrait plus adéquat ? Pour mieux tuer dans l’œuf toute velléité de solidarité entre les usagers et les travailleurs.

La langue politiquement correcte, le langage fonctionnel des technocrates, les lieux communs médiatiques et les expressions branchées dans lesquels doivent se mouler nos paroles quotidiennes, tout cela contribue à l’édification d’un vaste discours anonyme qui discipline la pensée de tous, tout en faisant taire la singularité de chacun.

Dans toute langue de bois, les circonvolutions ont pour fonction de freiner la prise de conscience des enjeux par l’adoucissement des images, outre qu’elles réduisent la compréhension et minimisent les dangers.

Les néologismes globalisants se naturalisent sans que les citoyens aient eu le temps de pratiquer à leur encontre le doute méthodique et d’identifier le lieu d’où parlent leurs inventeurs et leurs opérateurs. Et, bien souvent, les gens endossent sans le savoir les mots et les représentations associés aux choses et aux forces qu’ils entendent combattre.

Or le langage n’est pas un simple outil qui reflète le réel ou qui le désigne une fois constitué mais il crée également du réel en orientant les comportements et la pensée. Si les mots sont importants, les mots politiques et sociaux le sont encore plus. Leur répétition et leurs occurrences en réseau orientent la pensée et l’action car substituer un mot à un autre revient toujours à modifier le regard et les interprétations anciennement portés sur le phénomène observé. En travestissant leur sens ordinaire et en colonisant les mentalités, les mots ont un réel pouvoir de création de l’injustice.

Croyant refléter l’opinion des gens ordinaires, les médias contribuent en réalité à construire et à produire cette opinion, ils renforcent dès lors la pression de conformité qui pèse sur eux, réduisant ainsi leur propre marge de manœuvre pour tenir des discours plus lucides et plus explicatifs.

Le pouvoir symbolique, c’est d’abord le pouvoir d’amener les dominés à voir et à décrire les choses comme ceux qui tiennent des positions dominantes ont intérêt à ce qu’ils les voient et les décrivent. Certains concepts se voient ainsi renommés pour rendre la réalité plus conforme à la nouvelle vision du monde. Les exploités sont ainsi remplacés par les exclus : qui dit exploités, dit exploiteurs, mais qui est responsable de l’exclusion ?

Ainsi, le discours dominant relègue la radicalisation à la pathologie sociale, la conflictualité est dévalorisée et les problèmes sociaux sont psychologisés et dépolitisés [4].

Une autre stratégie de communication consiste à détourner le vocabulaire progressiste pour habiller et maquiller la mise en place et la domination d’un modèle capitaliste et conservateur.

La rhétorique réactionnaire, loin de se présenter comme la figure inversée de la rhétorique progressiste, reprend alors à son compte le lexique de l’adversaire. Ainsi la droite s’est appropriée la modernité, la réforme, la solidarité, le réalisme, l’internationalisme (même le terme de révolution n’a pas échappé à ses griffes), espérant faire passer une opération proprement réactionnaire pour une entreprise progressiste. Le mot réforme est un mot-valise, tantôt vide, tantôt évoquant son contraire, car les réformes menées ne sont pas des réformes mais plutôt une alliance objective pour maintenir l’ordre existant par tous les moyens. En d’autres termes, la réforme est le mode de permanence propre du capitalisme. Son usage permet de couvrir une révolution conservatrice et les dirigeants syndicaux et politiques ne sont pas les derniers à participer à ce marché de dupes, eux-mêmes noyés dans cet océan culturel libéral.

Un autre exemple de mot plastique est le concept de développement durable, qui est utilisé dans un sens tellement extensif qu’il ne signifie plus rien, sinon ce que veut lui faire dire le locuteur qui l’emploie et qui devient ainsi une arme sémantique pour évacuer l’écologie : la dissolution de l’idée de protection de l’environnement dans la novlangue du développement durable est une aubaine pour les multinationales. Telle voiture ou tel avion un peu moins polluants sont qualifiés de « durables » et se font caution morale dans la bouche des publicitaires alors même qu’ils ne sont que les chevaux de Troie d’une course effrénée à la croissance matérielle dont il est clair qu’elle n’est pas soutenable à long terme. On induit ainsi un insidieux effet rebond chez le citoyen, lequel se voit réduit au rang de consommateur et poussé à la surconsommation (pseudo-verte).

Pour paraphraser Philip K. Dick, l’instrument de base de la manipulation de la réalité est la manipulation des mots [5]. Certains termes sont dépréciés ou sont connotés négativement : tout ce qui gravite autour du peuple par exemple, à un point tel que l’on serait tenté de croire que le changement de conjoncture politique et intellectuelle invite à voir dans le peuple le principal problème à résoudre et non plus une cause à défendre [6]. Le recours à l’adjectif populiste permet de stigmatiser toute référence au peuple. Dans le même temps, cet adjectif a perdu toute signification vu l’usage surabondant qui en est fait. Dans le même ordre d’idée, s’abstenir de nommer avec précision participe de la même logique.

Outre les mots-plastiques ou les concepts-écrans, citons également les concepts opérationnels qui sont des mots qui empêchent de penser mais qui servent à agir et les énoncés performatifs où les mots font exister la chose : « Ainsi, en acceptant d’utiliser le mot insertion, vous faites exister le mot et vous admettez implicitement qu’il n’y a pas de place pour tout le monde » [7].

Tous ces outils font partie de l’attirail du discours capitaliste qui vise à justifier et à renforcer les politiques capitalistes. Il n’est pas un simple discours d’accompagnement, une simple musique de fond, c’est une partie intégrante de ces politiques. Il en masque le caractère de politiques de classe.

Pour rappel, la novlangue (newspeak en anglais) est la langue officielle de l’Océania inventée par George Orwell pour son roman 1984. Elle est une simplification lexicale et syntaxique de la langue destinée à rendre impossible l’expression des idées subversives et à éviter toute formulation de critique (et même la seule « idée » de critique) de l’État, de doute, voire l’émergence d’une réflexion autonome.

La novlangue, ce jargon des propriétaires officiels de la parole, se compose de généralisations et d’expressions toutes faites et entraîne un appauvrissement sémantique qui lui-même induit un conformisme idéologique.

L’appauvrissement du vocabulaire sert à « restreindre les limites de la pensée. À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer » [8]

Lutte et reconquête

Herbert Marcuse nous avait mis en garde : nous ne pourrons bientôt plus critiquer efficacement le capitalisme, parce que nous n’aurons bientôt plus de mots pour le désigner négativement [9]. 30 ans plus tard, le capitalisme s’appelle développement, la domination est devenue partenariat, l’exploitation a pris le nom de gestion des ressources humaines et l’aliénation est qualifiée par le terme projet. Des mots qui ne permettent plus de penser la réalité mais nous forcent à nous y adapter en l’approuvant à l’infini. Des concepts opérationnels qui nous font désirer le « nouvel esprit du capitalisme » même quand nous pensons naïvement le combattre.

Deux des principaux modes opératoires de cette novlangue sont l’inversion de sens (la réforme dont nous parlions tout à l’heure) et l’oblitération de sens : on empêche de penser selon certains termes ; certains mots sont bannis et à travers eux certains concepts et, partant, certaines analyses théoriques dont ces concepts sont les instruments [10].

Le constat étant posé, faut-il s’en inquiéter ? Oui et pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, parler et donc penser avec les mots de l’adversaire, c’est déjà rendre les armes.

Ensuite, restituer leur vraie signification aux mots est donner leur véritable sens aux actes. En outre, le silence autour d’une idée crée le risque de ne plus avoir un jour d’arguments pour contrer ceux qui s’opposent à cette idée.

L’imaginaire de la lutte sociale a été effacé. Or la reconquête idéologique passe par la reconquête des mots et du discours. Car si on ne dispose pas des mots pour penser, il sera impossible de le faire. Dans ce cadre, il faut souligner que nous avons besoin d’outils pour décoloniser notre imaginaire et il n’est pas inutile de rappeler que, historiquement, la montée des mouvements de gauche a été accompagnée d’un important mouvement d’éducation populaire. Ne serait-il pas judicieux de réhabiliter les mots tombés en désuétude, d’en créer de nouveaux et/ou de pervertir ceux de la droite ? Ne faudrait-il pas refuser l’usage de mots et d’expressions tels que « rationalité de marché », « marché », « économie de marché » et « néolibéralisme » en leur substituant ceux de « irrationalité capitaliste », « capital », « économie capitaliste » et « ultralibéralisme », voire « archéo-libéralisme » ? Ne faudrait-il pas « tenter de garder les mots de notre langage, ces mots qui étaient encore ceux de tout le monde en 68. Nous devons pouvoir dire encore « peuple », « ouvrier », « lutte des classes » sans être considérés à nos propres yeux comme des ringards. Abdiquer dans le langage, accepter la terreur qui nous interdit intimement de prononcer les mots qui ne sont pas dans la convenance dominante est une oppression intolérable » [11] car, « comme le terrorisme, le langage vise les civils et génère la peur pour induire un changement politique » [12].

La reconquête idéologique sera lexicale ou ne sera pas.

P.-S.

Article publié dans les Cahiers de la Réconciliation, n°4, décembre 2008, pp. 22-26 (http://www.mirfrance.org/cahiers.htm)

Notes

[1] Marc Jacquemain et Corinne Gobin, « La guerre des mots », La Libre Belgique, 9-10 décembre 2006

[2] Joris Luyendijk, « Journalisme de guerre, les mots biaisés du Proche-Orient », Le Monde diplomatique, mars 2007, p. 32. Voir également Julien Dohet et Michel Hannotte, « Le résistant, un terroriste victorieux ? » in Politique n°32 de décembre 2003, pp. 58-59. Voir aussi Sophie Wahnich, La liberté ou la mort, essai sur la Terreur et le terrorisme, Paris, La Fabrique, 2003.

[3] Marc Delbovier, « De l’art du concept à la guerre des mots », La Libre Belgique, 5 septembre 2008.

[4] Roser Cussó et al., Le conflit social éludé, Louvain-la-Neuve, Academia-Bruylant, 2008.

[5] Comme il l’explicite dans le cas présent dans le recueil de nouvelles Le crâne, Paris, Denoël, 1987, p. 20 : « L’outil fondamental pour la manipulation de la réalité est la manipulation des mots. Quand on peut contrôler le sens des mots, on peut contrôler les gens qui sont obligés d’utiliser les mots »

[6] Annie Collovald, Le « Populisme du FN », un dangereux contresens, éditions du Croquant, Bellecombes-en-Bauge, 2004, p. 189.

[7] Franck Lepage, L’éducation populaire, Monsieur, ils n’en ont pas voulu, Cuesmes, éditions du Cerisier, 2007, p. 63.

[8] George Orwell, 1984, Paris, Gallimard, 2000, p. 89.

[9] Voir aussi le livre collectif Peut-on critiquer le capitalisme ?, Paris, La Dispute, 2008.

[10] Quelques exemples : charges sociales est utilisé à la place de part socialisée du salaire ; exiger la flexibilité, c’est exiger de se plier à l’inflexibilité de la domination du capital et c’est masquer la permanence de sa domination ; parler d’économie de marché, c’est oblitérer les concepts de capital et de capitalisme.

[11] Alain Badiou, « Mai 68, notre héritage », Le Sarkophage, n°7, juillet-septembre 2008, p. 11.

[12] John Collins et Ross Glover, A User’s Guide to America’s New War, Collateral Language, New York, New York University Press, 2002, p. 2.

1 Message

  • La guerre des mots 19 décembre 2012 20:06, par Nolanne

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