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La crise et la « gauche » : de quelle crise parle-t-on ?

mercredi 10 décembre 2008, par Eric Jadot, Julien Dohet, Karin Walravens, Laurent Petit, Michel Recloux, Olivier Starquit, Pierre Eyben, Raoul Hedebouw, Yannick Bovy

Depuis plusieurs mois maintenant, la crise financière fait la une des journaux et suscite l’inquiétude de la population, et ce d’autant plus que s’aggravent ses répercussions sur ce que d’aucuns appellent l’économie réelle [1].

Paradoxalement, c’est la droite libérale qui, avec plus ou moins de cynisme et d’opportunisme, a réagi le plus rapidement dès le début de la crise bancaire en Belgique, prônant « davantage de régulation » et une intervention massive et immédiate de l’Etat. Qui aurait pu imaginer sans ricaner, avant le début de cette crise, entendre un jour ces idéologues carnassiers, croisés du libéralisme triomphant, membres éminents du VLD ou de l’Itinera Institute, appeler à la nationalisation des banques ?

Bien sûr, il ne s’agissait pour eux que de socialiser les pertes au plus vite, en attendant le jour béni d’une juteuse revente au privé. Mais par l’absurde, ils révélaient le silence assourdissant et pathétique dans lequel la gauche restait murée.

La gauche anticapitaliste et les altermondialistes ne parviennent toujours pas à susciter une adhésion populaire suffisante pour permettre une certaine visibilité de leurs messages de rupture nécessaire avec le capitalisme et de leurs propositions alternatives alors que pourtant une part de plus en plus importante de la population va durement subir (ou subit déjà) les conséquences de la crise financière (perte d’emploi, chômage économique, modération salariale, diminution du pouvoir d’achat,…)

Le silence timoré de la gauche social-démocrate (qu’elle soit politique, mutuelliste, associative ou syndicale) n’en apparaît donc que plus évident. Bien qu’établie, institutionnelle, au pouvoir, médiatiquement et politiquement audible, elle est restée muette, comme abasourdie, amorphe, ignorant le boulevard politique qui s’offrait à elle. Quelle plus belle occasion, pourtant, que cette crise illustrant la faillite libérale, pour retrouver vigueur et combativité, et renouer avec un vrai projet de gauche, fondé sur l’égalité, la solidarité, la justice sociale ? Quelle plus belle occasion de (re)mettre à l’ordre du jour la rupture avec un système qui nous mène à la catastrophe sociale, économique, environnementale ?

Hélas, rien de rien, morne plaine. Foin de rupture : après qu’on eût renfloué les banques, il ne fut guère question que de « plus grande régulation du système », de fades mesures correctrices et de nécessité de se serrer les coudes, « au-delà des divergences partisanes », pour surmonter la funeste crise et « sauver le système ». Même le grotesque ne nous fut pas épargné, avec l’appel du PS à un « Kyoto de la finance ». L’union sacrée pour sauver le capitalisme, comme il faut sauver notre milieu naturel : lumineux parallèle et courageuse ambition pour des héritiers de l’idéal socialiste…

Pourtant, on l’a dit, cette crise est plus que jamais l’occasion pour elle, et pour toute la gauche, de reprendre la main. Au-delà de l’émergence de débats critiques sur la fallacieuse « autorégulation des marchés », sur les bienfaits du libéralisme à tout crin, sur le sens de créer de la richesse (comment ? pour quoi ? pour qui ?), ces dernières semaines ont contredit le discours tenu depuis des années selon lequel c’est l’Europe, la « mondialisation heureuse » qui décident, et que seul, un Etat ne peut rien faire.

La rapidité sidérante de certaines décisions gouvernementales récentes [2] montre que lorsque la volonté politique y est, les leviers de l’Etat sont tout sauf inefficaces et inutiles. Il est piquant de constater à cet égard que le principe d’une « concurrence libre et non-faussée » porté aux nues par le projet de Traité constitutionnel européen comme dans son clone, le Traité de Lisbonne, aura été sérieusement malmené… Plus de 20 milliards d’euros pour sauver le secteur bancaire, rien qu’en Belgique, c’est une sacrée entorse au catéchisme de la concurrence, pourtant avalisée sans broncher par la Commission européenne…

Contredisant la doxa libérale, la puissance publique, l’Etat, semblent reprendre leur configuration d’antan. La question est : pour faire quoi ? A tous les progressistes, à la gauche, de se saisir de cette question et de revenir au centre du débat politique. Citons ici, en vrac, quelques pistes d’action ni spécialement originales, ni outrageusement révolutionnaires, mais susceptibles de contribuer à une véritable transformation de la société, avec l’intérêt général comme lanterne :

- Création d’une banque publique centrée sur son métier de base. L’exemple de la Kiwibank Néo-Zélandaise créée en 2002, qui connaît un succès populaire impressionnant et reste totalement épargnée par la crise actuelle car n’ayant pas misé sur le marché spéculatif mondial, démontre que c’est possible – et grandement nécessaire.

- Fin des mesures, notamment fiscales, de promotion des pensions par capitalisation, qui alimentent les fonds de pension jouant un rôle central dans la spéculation responsable de la crise. Et renforcement des pensions par répartition.

- Fin des mesures de « consolidation stratégique » ou « d’adaptation à la concurrence » qui ne sont dans les faits que des privatisations et donc des destructions du service public. La crise est l’occasion de tirer le frein à main et de procéder à des reprises de contrôle public [3]. Les exemples du secteur de l’énergie, qui voit les prix exploser, ou de la poste, nous semblent ici particulièrement emblématiques.

- Remise en cause de la croissance du PIB comme objectif économique et politique. Intervention de l’Etat pour une affectation prioritaire des facteurs de production vers la satisfaction des besoins fondamentaux de la population, les investissements durables apportant une plus value sociale et environnementale (isolation des logements, énergies renouvelables, transports en commun, infrastructures adaptées pour les personnes handicapées, crèches, aide aux personnes âgées,…).

- Augmenter la fiscalité sur les revenus du capital (qui est injustement basse par rapport à la fiscalité sur les revenus du travail), ce qui permettrait une diminution de la fiscalité indirecte.

- Sur le plan international, outre l’abolition inconditionnelle de la dette du Tiers-Monde, la suppression des paradis fiscaux et la création d’une taxe de type Tobin-Spahn sur les transactions financières il s’agit de réformer en profondeur, voire de supprimer (pour les remplacer par d’autres, démocratiques et axés sur la solidarité internationale et la coopération plutôt que sur la perpétuation de règles économiques iniques) les institutions internationales comme le FMI, la Banque mondiale ou l’OMC, et de renforcer, a contrario, des organismes comme l’OIT, en le dotant notamment d’un pouvoir de coercition.

Toutes ces propositions ne sont certes pas faciles à mettre en œuvre. Mais elles n’en sont pas pour autant irréalisables, loin s’en faut. S’il n’en fallait qu’une preuve : depuis quelques années déjà, certains pays d’Amérique du Sud bouillonnent à des degrés divers. D’innombrables utopies sont devenues réalité concrète pour des populations entières. Reprise de contrôle par les peuples de leurs ressources naturelles, nationalisations, programmes ambitieux concernant la santé, l’éducation, l’environnement, création d’une Banque du Sud, etc.

Ces propositions nécessiteront des mesures à court terme fondées sur une volonté d’agir dans le long terme, pour transformer radicalement et durablement un système économique qui a suffisamment démontré son incapacité à produire du bien être pour tous. Elles requièrent également d’établir une dialectique entre un changement de la société par la consommation et par la production, afin de ne pas reproduire les impasses productivistes.

Elles nécessitent en outre un travail fondamental d’éducation populaire évitant les discours moralisateurs tout autant que les discours poujadistes. Un travail qui permette à chacun de se forger les outils pour interroger le monde et le transformer. Il faut changer d’urgence l’eau du bain culturel dans lequel nous baignons depuis si longtemps qu’on en a oublié que d’autres façons de nager ensemble sont possibles.

Elles réclament enfin, de la part des responsables et des acteurs politiques qui se disent de gauche, le courage et la volonté non seulement de changer leur discours mais également de passer de la parole aux actes.

Yannick Bovy, Julien Dohet, Pierre Eyben,Raoul Hedebouw Eric Jadot, Laurent Petit, Michel Recloux, Olivier Starquit, Karin Walravens, membres du Ressort.

P.-S.

Article publié dans la Libre Belgique du 10 décembre 2008 : http://www.lalibre.be/debats/opinions/article/466428/la-crise-et-la-gauche.html

Notes

[1] Le problème est que l’économie spéculative est aujourd’hui si intimement liée à l’économie réelle qu’il est devenu quasiment impossible de les dissocier…

[2] 48h pour sauver Fortis… des années pour ne pas sauver les précaires, les chômeurs, les salaires, les pensions, les sans-logis, les sans-papiers…

[3] Voir l’exemple de la Norvège : www.france-alter.info/sarkofree.htm

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