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Le pouvoir d’achat comme écran de fumée

jeudi 21 février 2008, par Aïcha Magha, Didier Brissa, Isabelle Chevalier, Julien Dohet, Michel Recloux, Minervina Bayon, Olivier Starquit, Pierre Eyben, Raoul Hedebouw, Yannick Bovy

Au-delà des mesurettes où l’on change pour que rien ne change, c’est d’une révolution dont on a besoin. Les pistes ne manquent pas, malgré l’omerta médiatique et politique dont elles sont victimes. Depuis l’effondrement du Mur de Berlin, l’économie de marché nous est présentée comme l’horizon indépassable du bonheur des peuples, et c’est dans ce cadre aussi que l’on parle d’amélioration du pouvoir d’achat. Pour être heureux, il suffirait donc de pouvoir acheter sans entraves. Sans avaliser cette obligation compulsive d’acheter pour maintenir un modèle de société mortifère et sans soutenir cette conception productiviste de toute façon bloquée par les limites écologiques [1], force est toutefois de constater que les citoyens doivent disposer de moyens pour subvenir aux besoins de première nécessité, voire, pour améliorer leur bien-être et leur qualité de vie.

Le problème du pouvoir d’achat [2] - même si on remarquera à regret qu’il ne semble devenir préoccupant qu’à partir du moment où il concerne la classe moyenne alors que 17 pc de la population vit déjà sous le seuil de pauvreté - semble, en effet, faire l’objet d’une apparente unanimité : tout le monde le dénonce et chacun y va de sa mesurette : le gouvernement intérimaire n’a-t-il pas été constitué pour répondre aux problèmes des gens ? Concrètement, cela a donné une prolongation et un élargissement du chèque-mazout, une mesure qui, dans sa forme actuelle, relève plus de la charité que de la solidarité.

Entre autres choses, les syndicats présentent l’indexation automatique des salaires comme le bouclier ad hoc tandis que les organisations patronales plaident en faveur d’accords all-in. Cette dernière solution vide l’indexation automatique des salaires de tout sens, comme le révèle "De Tijd", qui explique que 500 000 ouvriers travaillant dans les secteurs de la métallurgie et de la construction vont voir leur salaire bloqué dans le cas, de plus en plus probable, d’une inflation cumulée supérieure à 5 pc. Devant cette bombe sociale, la fédération patronale Agoria n’a d’ailleurs pas tardé à réagir pour tenter d’expliquer combien il s’agissait d’une annonce alarmiste prématurée.

Indépendamment de ce débat, quelques réflexions s’imposent sur l’indice des prix à la consommation. Si la Belgique est, avec le Luxembourg, le seul pays à l’avoir maintenu, au grand dam de l’OCDE, ce n’est pas sans lui avoir fait subir une cure d’amaigrissement : rappelons le blocage de deux sauts d’index sous le gouvernement Martens-Gol dans les années 80 et sa conversion en indice-santé à l’époque du "Plan global" où certains produits comme le tabac, l’alcool et le carburant en ont été retirés.

Ces diverses interventions ainsi que la révision régulière du contenu du "panier de la ménagère" font que l’index ne reflète pas l’augmentation réelle des prix. Malgré cela, on annonce un nouveau saut d’index pour le mois de mars ou d’avril, soit seulement 3 mois après le précédent, signe indiscutable d’une explosion des prix. Les récents mouvements de grève dans le Nord du pays viennent confirmer cette inadéquation : la non-indexation réelle des salaires et des allocations sociales est responsable d’un appauvrissement du plus grand nombre. Un index réel serait, par conséquent, mieux à même de garantir la paix sociale et de rencontrer les besoins fondamentaux de la population.

D’autres dépenses préoccupantes sont celles relatives au chauffage et au loyer. D’aucuns proposent de fixer la TVA prélevée sur le mazout à 6 pc en tant que produit de première nécessité. La taxation indirecte étant l’impôt le plus injuste, "la" question est de savoir comment moduler cela avec la fin prochaine du pétrole et, par conséquent, avec une incitation (ou un préfinancement pour les citoyens les plus faibles) à se chauffer de la manière la plus soutenable pour la planète. Gageant que ce n’est pas seulement la nature mais aussi la quantité de consommation (pour une ressource finie) qui peut être considérée comme un luxe, faut-il moduler le taux de TVA de manière progressive en fonction de la consommation réelle (tout en veillant à instaurer un système de tiers-payeur afin d’aider les familles les plus modestes à isoler leur habitation) ? Serait-il envisageable de moduler le prix des loyers en fonction du niveau d’isolation du bâtiment loué ? Cela permettrait d’inciter les propriétaires à isoler leurs bâtiments et éviterait de pénaliser doublement les locataires d’immeubles mal isolés. Et si cela ne suffisait pas, n’est-il pas envisageable d’exiger un minimum d’isolation, vérifié par une expertise neutre, dans le cadre de la location d’un bâtiment ?

L’augmentation actuelle des prix à la consommation est surtout due à la hausse des prix des denrées alimentaires et des produits énergétiques. Un déséquilibre dans l’offre et la demande de ces produits sur le marché mondial est à l’origine de cette envolée des prix. Est-il dès lors bien raisonnable de laisser ces éléments essentiels de notre vie quotidienne entre les mains invisibles du marché (pour paraphraser Adam Smith) ? Un contrôle public renforcé des prix de ces produits, comme c’était le cas jadis pour le pain, nous paraît être une piste intéressante à suivre.

Indépendamment de ces considérations, deux constats peuvent être posés concernant le débat relatif au pouvoir d’achat.

Absence d’articulation globale.

Les propositions sur la table sont très parcellaires et omettent toute articulation globale avec le modèle de société voulu, et ce, notamment en rapport avec le défi climatique. Ainsi, l’augmentation du pouvoir d’achat pourrait aussi être conçue comme une réduction des dépenses quotidiennes et une amélioration de la qualité de vie et pas nécessairement ou pas uniquement par l’augmentation du salaire-poche.

Il nous semble, en effet, peu concevable, à moins d’être prestidigitateur, de promettre en même temps une augmentation du pouvoir d’achat et une réduction des prétendues "charges sociales" (en fait le salaire différé constitué de la différence entre le brut et le net et qui permet de financer un ensemble de prestations en espèces ou en nature notamment sous forme de l’accès gratuit à un ensemble de biens ou de services collectifs).

En effet, parler de charges sociales surajoutées et qui alourdiraient le coût du travail revient à nier la nature de ces cotisations : une part intégrante du salaire dû par les employeurs aux salariés.

Conformément à la définition du salaire indirect esquissée ci-dessus, cette approche devrait être accompagnée d’investissements dans les transports en commun permettant une mutation vers une société de faible intensité énergétique, dans les services publics et plus particulièrement en ce qui concerne l’accès à l’éducation, dans les soins de santé, la mobilité, la production d’énergie alternative.

En outre, une réduction massive du temps de travail, sans perte de salaire (et permettant une meilleure redistribution de la richesse par la création d’emplois) contribuerait à cette amélioration de la qualité de vie qui se cache derrière le vocable passe-partout d’augmentation du pouvoir d’achat.

Le partage des richesses est le grand absent du débat.

Cette redistribution des richesses doit bien évidemment également être placée dans une perspective internationaliste en apportant une réponse à la question suivante : comment arracher des milliards de personnes à la détresse du sous-développement sans les plonger dans un modèle productiviste de consommation à l’occidentale, néfaste pour la planète et mortel pour l’ensemble de l’humanité ?

Mais si l’on s’en tient au niveau belge, le mutisme médiatique et politique qui entoure le détournement des richesses est un véritable exploit permanent : la part du capital dans le PIB ne cesse de croître. (PIB qui, rappelons-le, a triplé au cours des 25 dernières années). Alors que celle des salaires, qui progressait tant que le rapport de forces était favorable aux travailleurs, n’a cessé de régresser depuis 25 ans : représentant 67 pc du PIB en 1980, elle flirte aujourd’hui avec la barre symbolique des 50 pc.

Au-delà du chipotage et des mesurettes où l’on change pour que rien ne change, c’est d’une véritable (r)évolution dont nous avons besoin. Un retour à une réelle progressivité de l’impôt (tranches supérieures à 50 pc), un impôt sur la fortune et sur le patrimoine immobilier, une taxation significative des transactions financières et des revenus mobiliers (une taxation de type Tobin-Spahn, par exemple) et sur les bénéfices des acteurs dans le domaine de l’énergie, la suppression des intérêts notionnels, la levée du secret bancaire, la lutte contre les paradis fiscaux..., les pistes ne manquent pas, nonobstant l’omerta médiatique et politique dont elles sont victimes.

P.-S.

Publié dans la Libre Belgique du 20 février 2008

Notes

[1] Voir Le Ressort, "Qand la quête éperdue de croissance tue la planète", La Libre Belgique", 10 novembre 2007

[2] Il serait sans doute utile de repenser le terme de "pouvoir" quand, le plus souvent, l’achat est réduit à un subtil asservissement induit et entretenu par la publicité.

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