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Quand la quête éperdue de croissance tue la planète !

samedi 10 novembre 2007, par Christian Jonet, Didier Brissa, Julien Dohet, Michel Recloux, Olivier Starquit, Pierre Eyben, Yannick Bovy (Date de rédaction antérieure : 10 novembre 2007).

Il est des notions dont la terminologie même nuit à leur diffusion et à leur appréhension, aussi fondées soient-elles. Il en va ainsi de la « décroissance ».

décroissanceEn ces temps de début de prise de conscience du réchauffement climatique, les penseurs de la décroissance fournissent pourtant deux outils bien utiles : un démontage des notions de croissance et de PIB (Produit intérieur brut) pour mesurer l’évolution d’une société, et une critique acérée du productivisme capitaliste conduisant à la surproduction.

Du PIB…

D’une part, chacun de nous peut mesurer que la croissance du PIB n’est plus (si elle l’a jamais été) un instrument de mesure pertinent du bien-être dans une société. Le PIB mesure tout ce qui génère de la plus value dans l’activité économique, qu’il s’agisse de la construction d’un hôpital ou des conséquences du crash d’un Boeing ! La convention trompeuse qui fait du PIB un indicateur pertinent du progrès économique et social date de la période des « 30 glorieuses » (+/- 1945 – 1975), quand la part des salaires suivait une courbe ascendante parallèle à celle du Produit Intérieur Brut. Au contraire, depuis le début des années ’80, cette part des salaires n’a cessé de diminuer, au profit de la part du rendement du capital (les actionnaires). D’autres instruments, tel l’Indice de Développement Humain (IDH) [1] ou l’Indicateur de Pauvreté Humaine, fournissent des mesures bien plus complètes car elles prennent également en compte d’autres facteurs fondamentaux tels que la qualité et l’accès à l’enseignement, l’accès aux soins de santé, l’espérance de vie, l’égalité hommes-femmes, etc. Ce qui plaît beaucoup moins aux « économistes » néolibéraux…

…et des besoins

D’autre part, pour maintenir son profit, le modèle économique capitaliste a besoin d’un marché sans cesse en expansion. Il ne lui suffit plus de « répondre aux besoins », il lui faut non seulement produire toujours plus en étendant son marché, mais aussi augmenter à la fois le « turn over » des produits et créer de « nouveaux besoins ». C’est là qu’intervient son service propagande : la publicité. En Belgique, c’est 2,8 milliards en 2006 soit +75% en 2 ans [2] qui se répercute dans le prix des produits. La publicité cherche à nous convaincre d’absolument remplacer notre téléphone portable de l’année dernière par ce nouveau modèle « qui possède ce petit plus » essentiel à notre existence … A tel point que ce qui caractérise le plus notre modèle économique, c’est d’être une société de surproduction de biens matériels. Biens matériels particulièrement consommateurs d’énergie fossile et de matières premières non renouvelables, qui ne répondent en outre, la plupart du temps, qu’à des « besoins » artificiellement créés. Pour entretenir le modèle, le crédit à la consommation s’est généralisé, et si cela permet d’augmenter les volumes des ventes, c’est aussi un formidable outil de contrôle social, car qui peut encore mener une grève de longue durée quand il peut à peine rembourser ses crédits à la fin de chaque mois ? C’est ce modèle économique qui est à l’origine à la fois de l’inégalité dans la répartition du bien-être et des richesses sur la planète, mais aussi qui entraîne les dérèglements climatiques dont nous commençons seulement à voir les premières funestes manifestations. En matière de ressources non renouvelables, si tous les habitants de la Terre consommaient au même rythme que nous, Européens, il nous faudrait les ressources de 3 à 5 planètes [3]. Si l’on regarde le rythme de consommation des Etats-Unis, c’est le double qui serait nécessaire [4] . On voit bien qu’à ce rythme nous courons droit dans le mur, et la distance qui nous en sépare n’est plus que de quelques millimètres. Si nous voulons que les conditions mêmes de survie de l’espèce humaine perdurent, notre modèle de consommation devra nécessairement décroître !

« Avoir » : toujours « plus » ou « mieux » ?

« Décroître », voilà le mot qui fait peur, et pas seulement aux tenants de l’économie de marché libre et non-faussée. En effet, notre imaginaire culturel est contaminé non seulement par l’impression que c’est la quantité (et non la qualité) de biens matériels que nous possédons qui fait notre bonheur, mais aussi par l’idée que notre capacité (nos emplois) à en acquérir plus dépend de ce rapport surproduction/surconsommation… Pendant ce temps, chaque Belge jette en moyenne 20% des denrées périssables qu’il achète ; la durée de vie des produits que l’on nous vend ne cesse de se réduire (et c’est fait « pour », afin de nous en faire acheter plus rapidement de neufs) ; nous continuons à accumuler des montagnes de détritus ; à envoyer toujours davantage de voitures et de camions sur les routes et d’avions dans les airs ; etc.

Et pourtant, il n’y a pas là de fatalité, pas plus que nous ne risquons de voir notre bien-être s’évanouir dans le cadre d’une société de décroissance. Au contraire : l’un des fondements d’une telle société est l’articulation entre une relocalisation de la production, une production de qualité durable répondant aux besoins véritables, et un développement des services aux personnes…

Alter-développement

Explicitons notre propos par quelques exemples :
- En rapprochant de petites unités de production des lieux de consommation, non seulement nous lutterons contre le réchauffement climatique (en réduisant drastiquement les transports, gros consommateurs d’énergie fossile, en remplacement desquels les agro-combustibles [5] ne sont qu’un mirage, sans parler de la non prise en compte de leur empreinte écologique globale) mais également sur l’emploi de proximité (d’où vient ce que nous consommons ? nos textiles fabriqués en Chine à 80%, nos fruits et légumes venus en grande partie d’autres continents, etc.). De la manufacture à l’agriculture (d’autant plus si elle est « bio »), la relocalisation est une grande génératrice de main d’œuvre ;
- Aujourd’hui la plupart des grandes entreprises de production ont un service chargé de « programmer l’obsolescence » des produits ou de les rendre « non-réparables », c’est à dire dont la fonction unique est de limiter dans le temps leur durée de vie. Dans certains cas, c’est au détriment de notre santé qu’on réduit le coût de production, comme l’a démontré encore dernièrement un reportage de la RTBF [6] – il faut mettre fin à cette logique mortifère et faire de la durabilité et de la recyclabilité des normes de fabrication obligatoires.
- Notre enseignement est « malade », les classes sont trop peuplées pour que les enseignants aient le temps de s’occuper de tous, nos infirmières croulent sous la surcharge de travail, notre région manque de crèches, le vieillissement de la population nécessite toujours plus d’encadrement, nos services publics sont vidés de leur substance (et de leur personnel), certaines activités économiques sont rendues impossibles par la concurrence issue de la globalisation, la culture reste un « produit » de et pour privilégiés tant du point de vue de son accès que de sa création… Le bien-être peut passer par bien d’autres choses que l’acquisition de biens matériels, et donc la revendication du monde du travail ne doit plus passer uniquement par des augmentations de salaire mais au contraire par une plus grande socialisation des richesses.

Pour en arriver à ce modèle d’alter-développement, c’est dès à présent qu’il faut amorcer une véritable révolution écologique et sociale des mentalités. Chaque jour qui passe apporte davantage d’éléments de preuve que notre mode de vie d’aujourd’hui condamne tout simplement la vie de demain. La décroissance EST inévitable, mais sera-t-elle socialement juste ? Si les progressistes ne s’emparent pas rapidement de la question, le capitalisme, avec son extraordinaire capacité de récupération, le fera et uniquement au profit des privilégiés (revoyez ce film prophétique, Soleil Vert).

Pourtant, en dehors de cercles environnementalistes restreints d’écologistes et économistes militants, la question de la décroissance soutenable reste relativement tue, sans doute en partie à cause du terme « décroissance » lui-même. C’est pourquoi les membres du Collectif Le Ressort [7] signataires de ce texte espèrent, par celui-ci, contribuer à populariser la réflexion sur le sujet. Et c’est pourquoi ils se déclarent, dès à présent et ouvertement, Objecteurs de croissance capitaliste.

P.-S.

Publié dans la Libre Belgique le 10 novembre 2007

Une version abrégée a été publiée dans "Bruxelles en mouvement" en février 2009. Télécharger le numéro ici

Notes

[1] Rapport Mondial sur le Développement Humain

[2] Sources : Centre d’Information sur les Médias et "la pub, combien de divisions ?"

[3] Si tous les terriens avaient le rythme de consommation des belges, les ressources naturelles de 5 planètes seraient nécessaires… alors qu’en 1970, nous, belges, ne « consommions qu’une planète ». L’idée derrière ces chiffres est qu’il ne s’agit pas de retourner au temps des cavernes pour être écologiquement responsable

[4] "Décroissance soutenable : Une solution globale aux dégâts écologiques et sociaux causés par notre système ?"

[5] Dossier sur les agro-combustibles

[6] « Question à la Une » du mercredi 17 octobre 2007

[7] Le site du collectif le Ressort (vous y êtes)

1 Message

  • Quand la quête éperdue de croissance tue la planète ! 19 février 2008 23:03, par Didier Brissa

    Didier Brissa wrote :
    Site web : http://pasteque.agora.eu.org/


    Salut Jean,

    Avec les copains d’un collectif, dont tu découvrira les
    autres publications et la nature via le site
    http://ressort.domainepublic.net/ , nous avons publié ce
    que serait pour nous la questions de la décroissance vue
    d’un point de vue à gauche.

    Je te souhaites bonnes lectures

    Didier

    Quand le quète éperdue de croissance tue la planète :
    http://ressort.domainepublic.net/sp...


    Salut Didier,

    Je suis assez largement d’accord. Mes réticences porteraient sur le fait de prétendre que ce serait une question de "mentalité" et non de dispositifs (monnaies locales par exemple) ainsi que sur l’absence de référence à l’ère de l’information (ainsi la nécessaire décroissance matérielle n’implique pas une décroissance de l’immatériel, la
    consommation immodérée de musique numérique par exemple n’a rien de condamnable même si cela peut paraitre futile). Pour moi l’écologie-politique n’est pas un moralisme mais un matérialisme, ce pourquoi il ne sert à rien d’en parler sans parler d’alternatives concrètes.

    Amitiés

    Jean Zin
    http://jeanzin.fr

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